Fédération québécoise des massothérapeutes agréés (FQM)

Le fascia : la science d’un organe longtemps négligé

Recherche scientifique

Le fascia : la science d’un organe longtemps négligé

Le fascia a longtemps été considéré comme une « membrane gênante » faisant obstacle à l’observation des muscles et des os. Pourtant, aujourd’hui, cette « simple membrane » suscite un vif intérêt à l’avant-garde de la recherche sur la lombalgie. La raison : le fascia n’est pas simplement une enveloppe, mais un tissu remarquablement actif qui perçoit la douleur, répond aux hormones et coordonne le mouvement.

 

1. Qu’est-ce que le fascia ?

Le fascia est un système de tissu conjonctif qui enveloppe les muscles, les organes, les nerfs et les vaisseaux sanguins, reliant l’ensemble du corps en un seul réseau tridimensionnel. Des aponévroses et des ligaments aux capsules articulaires et au périoste — tout est interconnecté au sein du système fascial. Sous la peau se trouve le fascia superficiel ; plus en profondeur se trouve le fascia profond [1]. Le fascia thoracolombaire (FTL), qui a été au cœur de mes recherches, est un fascia profond représentatif de la région lombaire. Il est composé d’une structure dense dans laquelle deux à trois sous-couches de faisceaux de fibres de collagène sont empilées les unes sur les autres. Les sous-couches adjacentes forment entre elles un angle d’environ 80°, offrant une résistance aux forces dans toutes les directions — à l’image du contreplaqué. Entre chaque sous-couche de collagène s’intercale une fine couche de tissu conjonctif lâche riche en hyaluronane (HA). Cette couche joue le rôle de lubrifiant, permettant à chaque sous-couche de glisser de façon indépendante et fluide.

 

2. Les fonctions du fascia

Longtemps considéré comme un simple matériel d’emballage passif, le fascia est désormais reconnu comme un tissu d’une remarquable richesse fonctionnelle.

 

Premièrement, l’HA. Le fascia contient des cellules spécialisées appelées fasciacytes [2], qui produisent de l’HA. Dans des conditions normales, l’HA maintient une viscosité fluide qui assure la lubrification entre les sous-couches ; cependant, une surcharge, une immobilité prolongée ou un environnement acide post-exercice peuvent augmenter sa viscosité, entraînant une densification [3]. Lorsqu’une inflammation s’y ajoute, ce processus peut évoluer vers une fibrose, limitant le mouvement de glissement du fascia — un mécanisme de plus en plus considéré comme l’un des facteurs contribuant à la lombalgie [4].

 

Deuxièmement, l’innervation. Le FTL est richement pourvu de terminaisons nerveuses libres [5], et il a été démontré qu’il est plus sensible aux stimulations mécaniques que le muscle sous-jacent. Il n’est peut-être pas exagéré de dire que le fascia lui-même « ressent » la douleur.

 

Enfin, la relation avec les hormones ne peut être ignorée. Des récepteurs aux œstrogènes ont été identifiés dans les cellules du fascia profond [6], et l’augmentation des œstrogènes durant la grossesse — qui entraîne un glissement de la production du collagène de type I vers le collagène de type III, rendant le corps plus souple — est également considérée comme reflétant des changements médiés par le fascia [7]. Le fascia, semble-t-il, est un tissu qui répond également à l’environnement hormonal.

 

3. Mes recherches : « visualiser » le fascia lombaire par échographie

Dans la recherche sur le fascia, même des procédures invasives mineures peuvent causer des dommages étendus, rendant la biopsie et les mesures invasives largement inapplicables. C’est pourquoi j’ai eu recours à l’échographie diagnostique — un outil sans exposition aux rayonnements qui permet l’observation en temps réel des mouvements tissulaires, ce qui en fait l’un des instruments les plus efficaces actuellement disponibles pour la recherche sur le fascia.

 

Dans mes recherches doctorales à l’Université de Montréal, j’ai mené trois études impliquant des personnes atteintes de lombalgie non spécifique (LNS) et des sujets asymptomatiques [8].

 

Étude 1 (Mouvement) — Lors de la flexion lombaire, les sous-couches du FTL des sujets asymptomatiques se déplaçaient de manière coordonnée et unifiée. En revanche, les personnes atteintes de LNS présentaient une déformation en cisaillement intercouches significativement plus élevée, chaque sous-couche se déplaçant de façon non coordonnée, dans un mouvement de va-et-vient. Cette perturbation du mouvement était également associée à l’intensité de la douleur et au degré d’incapacité fonctionnelle dans la vie quotidienne.

 

Étude 2 (Microstructure) — L’analyse microstructurale par échographie quantitative a révélée que le FTL des personnes atteintes de LNS présentait des caractéristiques acoustiquement plus homogènes que celui des sujets asymptomatiques — des résultats compatibles avec une densification ou une fibrose.

 

Étude 3 (Intervention) — Un essai contrôlé randomisé impliquant 60 personnes souffrant de lombalgie a comparé trois groupes : massage, acupuncture et chiropratique. À la suite de plusieurs séances, des changements dans les paramètres de déformation en cisaillement du FTL décrits dans l’étude 1 ont été observés dans les groupes de massage et de chiropratique. En revanche, une seule séance brève de massage n’a produit aucun changement de ces paramètres.

 

Les changements subtils du fascia lombaire, longtemps invisibles, peuvent désormais être quantifiés par échographie.

 

4. La méthode Tomita — là où la science et l’expérience clinique convergent

Ma motivation profonde pour entreprendre un doctorat était basé sur le désir d’acquérir des connaissances précises sur le fascia. En tant que thérapeute, j’avais passé des années à développer systématiquement ma propre approche du travail sur le fascia — la méthode Tomita — et je souhaitais lui donner un fondement théorique rigoureux.

 

Plus de six ans de recherche ont indéniablement approfondi ma compréhension du fascia. En même temps, j’ai pris conscience de tout ce qui reste inexpliqué à son sujet. Les tensions et adhérences que nous, thérapeutes, ressentons dans le corps, le degré de mobilité, les connexions entre une région symptomatique et les tensions ailleurs — rien de tout cela ne peut être étudié par les chercheurs à moins que les thérapeutes ne raffinent d’abord leur perception et n’apprennent à la mettre en mots. C’est devenu l’une de mes aspirations les plus profondes que de partager l’expérience somatosensorielle avec mes collègues thérapeutes, et de trouver ensemble le langage pour la décrire.

 

Ce qui distingue la méthode Tomita, c’est qu’au lieu de traiter directement le site de la douleur, elle suit la chaîne fasciale pour identifier et libérer des points d’adhérence fasciale aux sites d’insertion osseuse, souvent considérablement éloignés de la région symptomatique. Parce que le fascia forme un réseau interconnecté dans tout le corps, la localisation de la douleur et sa cause ne coïncident pas nécessairement — ce principe est le point de départ même de la méthode. Par rapport aux techniques classiques de relâchement fascial, elle se caractérise par une réduction relativement immédiate des tensions avec une force comparativement moindre.

 

Cependant, le sens palpatoire — percevoir le niveau d’adhérence fasciale et les signes de sa libération à travers le bout des doigts — ne peut être transmis par les seuls mots ou diagrammes. C’est précisément pourquoi mon programme éducatif place la pratique manuelle au cœur de son enseignement, en privilégiant un format d’apprentissage dans lequel les participants vivent directement la technique du praticien. Le programme s’appuie également sur les dernières avancées de la recherche sur le fascia abordées dans cet article, avec pour objectif de cultiver à parts égales la compréhension scientifique et la compétence clinique.

 

Ce que j’attends avec le plus d’impatience, c’est la conversation à venir — partager le langage somatosensoriel du fascia avec des thérapeutes du monde entier, et construire ensemble une compréhension plus profonde que ni la science ni la pratique manuelle ne peuvent atteindre seules.

 

Références

[1]          Stecco, C. (2015). Functional atlas of the human fascial system. Elsevier sciencedirect.com/book/monograph/9780702044304/functional-atlas-of-the-human-fascial-system

[2]          Stecco C., Fede C., Macchi V., Porzionato A., Petrelli L., Biz C. et al. (2018). The fasciacytes: A new cell devoted to fascial gliding regulation. Clin Anat 31, 667-676 doi.org/10.1002/ca.23072

[3]          Pratt, RL. (2021). Hyaluronan and the Fascial Frontier. Int J Mol Sci 22, 6845 doi.org/10.3390/ijms22136845

[4]          Langevin, HM. (2021). Fascia Mobility, Proprioception, and Myofascial Pain. Life (Basel) 11, 668 doi.org/10.3390/life11070668

[5]          Fede C., Petrelli L., Guidolin D., Porzionato A., Pirri C., Fan C et al (2021). Evidence of a new hidden neural network into deep fasciae. Sci Rep 11, 12623 doi.org/10.1038/s41598-021-92194-z

[6]          Fede C., Albertin G., Petrelli L., Sfriso MM., Biz C., De Caro R et al (2016) Hormone receptor expression in human fascial tissue. Eur J Histochem 60, 2710 doi.org/10.4081/ejh.2016.2710

[7]          Fede C., Pirri C., Fan C., Albertin G., Porzionato A., Macchi V et al (2019). Sensitivity of the fasciae to sex hormone levels: Modulation of collagen-I, collagen-III and fibrillin production. PLoS One 14, e0223195 doi.org/10.1371/journal.pone.0223195

[8]          Tomita, N. (2026). Investigating mechanical and acoustic properties of the thoracolumbar fascia in non-specific low back pain. Thèse de doctorat, Université de Montréal doi.org/10.71781/34226

 

Rédaction : Norio Tomita, PhD, massothérapeute agréé